mercredi 2 novembre 2011

j'appris à lire sur le tard-3


Mon aversion pour les femmes crispées s’était lourdement aggravée les dernières années. S’interdire le moindre signe d’anxiété, effacer tics et tocs de ma gestuelle étaient par ailleurs devenus des efforts essentiels à la survie du personnage que j’incarnais. Je parvenais à dégager ce qu’il me semblait comme le comble du charme et de l’allure : je dégageais la nonchalance. Une légère mèche coulant en rébellion depuis un chignon parfait sur ma nuque, un pot de moutarde Franprix triomphant du lapin-chasseur sur la table de mes hôtes, une simple croix pour signer la paperasse dont la valeur m’indifférait, j’étais devenue experte dans l’art du décalage. Puisque je savais où était l’ordre parfait, j’excellais pour le contrarier. J’arborais ma nonchalance au nez des femmes crispées, ce qui finalement achevait de les angoisser. Elles se devinaient laides dans leur humeur hystérique, rongeant leurs ongles de plus belle à la vue de mon flegme.  Un air dingue et des doigts bouffés, parfait. 

La jeune femme assise en symétrique côté couloir tendait tant son nez dans l’allée centrale, qu'elle se retrouvait plus proche de moi que ne l’était mon propre voisin côté fenêtre.  Elle guettait manifestement les mouvements côté porte-bagages à l’entrée de la voiture. Je perturbai son affût du voleur en balançant doucement ma jambe croisée sur l’autre, la ballerine savamment suspendue au bout des orteils, côté vue de tous. Elle ne put l’ignorer longtemps. Elle remonta le long de la jambe oscillante, et finit par avoir  mon profil dans son champ immédiat. Crispée mais néanmoins élevée aux bonnes manières, elle se résolût à ne pas m’observer trop directement. De biais. Se rongeant les ongles. J’eus alors la grande idée de tourner le regard sur elle pour lui adresser ce genre de sourire, dont on ne sait quoi penser lorsqu’il vient d’un inconnu. Je cédai à cette envie, et je fus grandement étonnée de voir qu’elle ne suivait pas la ligne de mon rictus nonchalant. Elle plissait les yeux pour comprendre ce qui formait cette anormale protubérance sous la housse de l’appui-tête rouge, là, juste devant moi, au dos de la place 62.