vendredi 16 mars 2012

J'appris à lire sur le tard - 4

Peu avant l'annonce de notre arrivée en gare de Lyon Saint-Exupéry, j'entamai la lecture de la préface. La place 62 enfermait, et en son sein et dans son dos, allez savoir depuis combien de temps, le volume d'un livre bien usagé. 320 pages, éditées par Grasset, 17,90€ prix éditeur valable en France, petits chapitres, police de caractères relativement grande. Le lecteur précédent y avait ajouté tant d'annotations que j'avais le sentiment qu'on me présentait là un livre deux-en-un: nourrir et démêler dans le même temps.  J'étais ravie de pouvoir forger mon opinion sur deux écritures différentes, celle imprimée en police 12 puis la patte de mouche qui s'y était accrochée à coups de criterium. J'allais pouvoir faire critique d'un auteur publié chez Grasset, et en même temps contester les remarques d'un lecteur appliqué. D'ailleurs, je ne connaissais ni l'un ni l'autre. Ne pas connaître ne m'était jusqu'alors jamais apparu comme un obstacle pour accéder mentalement et verbalement à la critique.

mercredi 2 novembre 2011

j'appris à lire sur le tard-3


Mon aversion pour les femmes crispées s’était lourdement aggravée les dernières années. S’interdire le moindre signe d’anxiété, effacer tics et tocs de ma gestuelle étaient par ailleurs devenus des efforts essentiels à la survie du personnage que j’incarnais. Je parvenais à dégager ce qu’il me semblait comme le comble du charme et de l’allure : je dégageais la nonchalance. Une légère mèche coulant en rébellion depuis un chignon parfait sur ma nuque, un pot de moutarde Franprix triomphant du lapin-chasseur sur la table de mes hôtes, une simple croix pour signer la paperasse dont la valeur m’indifférait, j’étais devenue experte dans l’art du décalage. Puisque je savais où était l’ordre parfait, j’excellais pour le contrarier. J’arborais ma nonchalance au nez des femmes crispées, ce qui finalement achevait de les angoisser. Elles se devinaient laides dans leur humeur hystérique, rongeant leurs ongles de plus belle à la vue de mon flegme.  Un air dingue et des doigts bouffés, parfait. 

La jeune femme assise en symétrique côté couloir tendait tant son nez dans l’allée centrale, qu'elle se retrouvait plus proche de moi que ne l’était mon propre voisin côté fenêtre.  Elle guettait manifestement les mouvements côté porte-bagages à l’entrée de la voiture. Je perturbai son affût du voleur en balançant doucement ma jambe croisée sur l’autre, la ballerine savamment suspendue au bout des orteils, côté vue de tous. Elle ne put l’ignorer longtemps. Elle remonta le long de la jambe oscillante, et finit par avoir  mon profil dans son champ immédiat. Crispée mais néanmoins élevée aux bonnes manières, elle se résolût à ne pas m’observer trop directement. De biais. Se rongeant les ongles. J’eus alors la grande idée de tourner le regard sur elle pour lui adresser ce genre de sourire, dont on ne sait quoi penser lorsqu’il vient d’un inconnu. Je cédai à cette envie, et je fus grandement étonnée de voir qu’elle ne suivait pas la ligne de mon rictus nonchalant. Elle plissait les yeux pour comprendre ce qui formait cette anormale protubérance sous la housse de l’appui-tête rouge, là, juste devant moi, au dos de la place 62. 

vendredi 7 octobre 2011

Un début - EDIT



Louis fut stupéfait de n'avoir su apercevoir de signe avant-coureur à la prise de congé finale du Libraire. Celui-ci avait cédé le trousseau de clés de la boutique à un autre, fermant simplement le rideau métallique sur sa vitrine en veilleuse, et ouvrant sa retraite.
Ni Au revoir ni calembour discret n'avaient donc annoncé la fin de leurs dialogues lettrés et chaleureux. Le Libraire s'en était allé. Louis resta interdit et vexé de n'avoir eu legs d’aucune dédicace ou ristourne exceptionnelle, rien qui n'eut pu éveiller sa vigilance sur l’inattendu. Un départ pour une arrivée, tel était le troc dont Louis devrait s’accommoder, dans le doute, le souvenir, le regret. Cet échange était totale injustice, comment peut-on oser mettre un vendeur de livres à la place de son libraire, Le Libraire ? Louis ne traîna pas entre les rayons, il était encore le seul client à cette heure précoce, le nouveau pourrait le remarquer, on pourrait lui parler. 

lundi 3 octobre 2011

j'appris à lire sur le tard-2

 Mes ongles courts et vernis cliquetant sur la tablette, bande sonore chamarrée à défaut de pile de mots muette, ma pile de fierté en prose, ma figure de voyage. L’absence de livres choisis m’apparut comme une violente mise à nu, et si rien ne permettait de présenter ma personne de manière indirecte à l’occupant de la place voisine, je ne me sentis pas plus apte à le faire de manière frontale. Pas de livres donc. Oubliés à bord de la Skoda noire me menant à la gare. Enfoncée dans mon siège, j'anticipai déjà les heures d’ennui sans bouquin à la villa, en évinçant celles qui s’annonçaient au cours de ce Paris-Fréjus. J’imaginai Henri pathétiquement heureux de trouver sa femme sans arme, heureux de combler le silence à coup de phrases que nous n’avions jamais eu à se dire. Il faudrait dire des choses le matin, parler à l’heure de la sieste, commenter la journée passée, envisager le lendemain en débarrassant la table du dîner. Henri devint soudainement à mes yeux une sorte de monstre d’égoïsme, incapable de taire sa joie, préadolescent de soixante-trois ans déversant sur moi une candeur puérile que mon rythme parisien parvenait à entraver. Maudite villa, maudit Sud.

jeudi 22 septembre 2011

j'appris à lire sur le tard

Me contenter d'un seul livre aurait pourtant du suffire à me mettre en alerte.

J'avais quarante-sept ans et changer  d'habitudes de voyage m'apparaissait alors comme un signe de grande forme, un soubresaut de caractère pour une femme dans mon genre. Je me pensais un genre, je le dessinais, le taillais, le brodais et le portais. Ce qui me fit ressembler de vingt-cinq à quarante-sept ans à un être protéiforme, une femme calamar qui choisit chaque matin dans son placard la grimace ou le sourire, le jean ou la jupe, l'humeur ou l'abandon.

Depuis quinze ans que nous étions rentrés de Sardaigne, Henri et moi aimions partager nos vies entre Ramatuelle et Paris. Il rôtissait sept mois l'année sur la côte méditerranéenne, je l'y rejoignais parfois tous les quinze jours, plus souvent une fois par mois. Dès que l'idée de me rendre dans un salon d'UV parisien revenait, je savais qu'il était temps de retourner à Ramatuelle. A chaque trajet je prenais soin et plaisir à faire s'interroger mes voisins de train sur la possibilité, pour une sophistication comme la mienne, de se passer de bagage. Je prenais avec moi cinq ou six livres par semaine de villégiature, masquant avant de partir la couverture de ceux dont je n'assumais pas la lecture en plein TGV. Voyager avec Siri Hustvedt d'accord, avec Barbey d'Aurevilly très bien, mais j'éprouvais une certaine honte à lever devant mes yeux un guide sur l’homéopathie à l'âge de la ménopause. L'Ipad aurait pu me sauver la mise en ces moments ingrats, dissimuler sous sa coque plastique et sa pomme logotypée les remèdes à mes angoisses de vieillesse. Je continuais de préférer les ouvrages en papier, éditions de poche exclues. Mes livres passaient de leur sachet La Librairie de Colette à la tablette du siège de devant dans les quinze premières secondes de mon installation en voiture. Ils se dressaient alors en une petite pile, et je passais en revue les quatrièmes de couverture assez lentement pour que mon voisin puisse avoir le temps d'en détailler les titres et les auteurs. Sauf lorsqu'il s'agissait de littérature piochée dans le rayon bien-être.

Un vendredi de mai, le taxi m'emmena Gare de Lyon sous la menace. Les clés de la villa de Ramatuelle s'étaient cachées vingt minutes de trop dans l'appartement de Paris, et je le sommai d'emprunter toutes les voies possibles sans égard pour le sens ni des voitures, ni des bus. J'espérai éviter au train de partir sans moi, et au moment de payer le chauffeur de taxi au dépose-minute, il ne me restait que six minutes pour honorer les voyageurs de ma présence à bord.  

samedi 22 janvier 2011

Je me souviens les effluves douceâtres d’oignons et de pasturma émanant de la cuisine de mon oncle , prince du syllogisme, lorsque celui-ci m’exposa, si naturellement qu’on eut cru qu’il le fit pour la première fois, l’Histoire en accéléré des grands penseurs de nos ères. De ma mémoire de petite fille, voici ce que je puis aujourd'hui recouvrer de ce récit et le remanier à ma sauce :

« Depuis que l’Homme est homme et puisqu’il faut bien s’y faire, certains de son espèce ont dit des choses puissantes sans toutefois les faire. Vois-tu ma chère nièce, il y a quelques milliers d’années, Moïse a dit, frappé par la Lumière et frappant la pierre et tapant du pied: « tout est loi ». Bien plus tard, mais pas bien loin de ces  terres sacrées, Jésus a dit « tout est amour », avant de distribuer des pains. De révolutionnaire en révolutionnaire, les ères ont passé et les révolutions trépassé, il faut atteindre le début du 19ème siècle pour voir naître Marx, qui a dit « tout est argent ». Heureux de ce postulat mais d’un caractère plus poussif et intéressé par le profit capitaliste protestant, Rockfeller a alors dit « tout est à vendre ». Quant à celui que l’argent ne rebutait pas non plus - faut pas déconner on était quand même à Vienne !-  Freud a dit « tout est dans la tête ». Vint alors le plus membré entre les oreilles ainsi qu’entre les cuisses d'entre tous, et Einstein a dit « tout est relatif ».(note pour moi-même: "d'entre tous" est toujours délicat à placer au bon endroit; à moins que ça ne soit plutôt "entre les cuisses").

Sur la relativité, j’aimerais me pencher un peu ensuite, mais l’abyssale béance de mon oisiveté actuelle, toute chômedusienne que je suis, me permet de vautrer plaisamment mon temps dans la contemplation de ces douces mémoires. Primo, car mon oncle manie la casserole à en repeindre le ciboulot de séquelles émotives pleines de cumin et d’herbes jusqu’à la fin de nos jours ;
deusio, car la pré-trentenaire que je deviens, toute disposée à enfanter, se rappelle avec délectation les rictus et regards mi-gênés mi-satisfaits de ses jeunes parents voyant leur progéniture rire de leurs conversations d’adulte ;
tertio, car repenser à cette blague romancée fait renaitre en moi l'espoir que de jolies têtes bien faites tirent les fils de notre Histoire. Le soir où mon oncle me raconta cette Histoire sympathique, la conversation des adultes devait tourner, de mémoire, autour du judaïsme. C'est parce qu'elle parlait de grands hommes juifs que cette histoire tombait bien et était drôle, mais hors contexte je trouverais plus équitable de lui ajouter un peu d'œcuménisme ou même d'athéisme, bref de penser à tous les autres fondateurs pas forcément juifs. Qu'ils nous instruisent et nous fassent avancer encore, à coups de théories, dogmes et spéculations!
Lechaim, Shalôm, j’ai envie de dire, mais aussi Be yourself – Lady Gaga is the best ever- et ne mets pas tes doigts dans ton nez.

vendredi 21 janvier 2011

un début

Sans aller jusqu'à songer même à la poignée de main, Louis fut décontenancé de n'avoir perçu de signe avant-coureur à la prise de congé finale du Libraire. Celui-ci avait cédé le trousseau de clés de la boutique à un autre furieux du mot, baissant simplement le rideau métallique un soir sur sa vitrine en veilleuse, et ouvrant sa retraite. 
Ni Au revoir ni calembour discret n'avaient donc annoncé la fin de leurs échanges sérieux et lettrés, tout à la foi chaleureux. Le Libraire s'en va, et Louis reste interdit et vexé de n'avoir eu en legs aucune dédicace ou ristourne exceptionnelle, rien qui n'eut pu l'amener sur la piste de cet évènement inattendu. En cadeau de départ, Louis doit s'accommoder en silence d'une nouvelle tête penchée sur l'arrivage de cartons de livres. Une nouvelle tête orchestre le rendez-vous bi-mensuel de la livraison, ce mardi matin, à l'aurore d'une semaine de commerçant de province.