jeudi 22 septembre 2011

j'appris à lire sur le tard

Me contenter d'un seul livre aurait pourtant du suffire à me mettre en alerte.

J'avais quarante-sept ans et changer  d'habitudes de voyage m'apparaissait alors comme un signe de grande forme, un soubresaut de caractère pour une femme dans mon genre. Je me pensais un genre, je le dessinais, le taillais, le brodais et le portais. Ce qui me fit ressembler de vingt-cinq à quarante-sept ans à un être protéiforme, une femme calamar qui choisit chaque matin dans son placard la grimace ou le sourire, le jean ou la jupe, l'humeur ou l'abandon.

Depuis quinze ans que nous étions rentrés de Sardaigne, Henri et moi aimions partager nos vies entre Ramatuelle et Paris. Il rôtissait sept mois l'année sur la côte méditerranéenne, je l'y rejoignais parfois tous les quinze jours, plus souvent une fois par mois. Dès que l'idée de me rendre dans un salon d'UV parisien revenait, je savais qu'il était temps de retourner à Ramatuelle. A chaque trajet je prenais soin et plaisir à faire s'interroger mes voisins de train sur la possibilité, pour une sophistication comme la mienne, de se passer de bagage. Je prenais avec moi cinq ou six livres par semaine de villégiature, masquant avant de partir la couverture de ceux dont je n'assumais pas la lecture en plein TGV. Voyager avec Siri Hustvedt d'accord, avec Barbey d'Aurevilly très bien, mais j'éprouvais une certaine honte à lever devant mes yeux un guide sur l’homéopathie à l'âge de la ménopause. L'Ipad aurait pu me sauver la mise en ces moments ingrats, dissimuler sous sa coque plastique et sa pomme logotypée les remèdes à mes angoisses de vieillesse. Je continuais de préférer les ouvrages en papier, éditions de poche exclues. Mes livres passaient de leur sachet La Librairie de Colette à la tablette du siège de devant dans les quinze premières secondes de mon installation en voiture. Ils se dressaient alors en une petite pile, et je passais en revue les quatrièmes de couverture assez lentement pour que mon voisin puisse avoir le temps d'en détailler les titres et les auteurs. Sauf lorsqu'il s'agissait de littérature piochée dans le rayon bien-être.

Un vendredi de mai, le taxi m'emmena Gare de Lyon sous la menace. Les clés de la villa de Ramatuelle s'étaient cachées vingt minutes de trop dans l'appartement de Paris, et je le sommai d'emprunter toutes les voies possibles sans égard pour le sens ni des voitures, ni des bus. J'espérai éviter au train de partir sans moi, et au moment de payer le chauffeur de taxi au dépose-minute, il ne me restait que six minutes pour honorer les voyageurs de ma présence à bord.